jeudi 9 décembre 2010

Eric Baret: L'amour


L'AMOUR, PREMA

Dans les Upanishads, l’amour est affirmé
 comme n’étant pas essentiellement dirigé
 vers un objet mais vers le Soi.
 Cette résonance est le cœur des outils d’exploration, karana,
 chers à Abhinavagupta
et mentionnés abondamment dans le Vijnânabhairavatantra.
 Le premier amour est pour le non-manifesté, avyakta,
 celui de la joie de la tranquillité, nirânanda

La relation entre les sens et la manifestation est la relation entre l’amour et l’objet de son amour. L’effluve est l’essence, c’est pourquoi la création aime son créateur. La merveille de cette infinité est réactualisée avec chaque perception non pensée. Pour Jean Tauler, un des critères de l’amour véritable est de rendre paisible intérieurement même si l’extérieur continue à s’exprimer dans le mouvement. Cet amour extatique ressemble à la flamme d’une lampe dont le feu enflamme tous les lieux de l’âme : « Le véritable amour n’est pas l’amour de l’homme pour l’homme ni même pour Dieu, mais la conscience de l’amour divin en l’homme ». La proximité de l’amour romantique et mystique est très présente dans la poésie bengalie, comme par exemple chez Chandidas. Kabîr affirme que la voie de l’amour est trop étroite pour être suivie à deux. Pas de place pour une relation mais non-séparation et non-rencontre. Cela ne signifie pas que l’on doive être ascète solitaire, n’en déplaise à l’interprétation romantique traditionaliste, mais que la notion de « soi-même » doit disparaître. A ce moment-là, il n’y a plus que l’autre. Quand l’idée de la personne se meurt, le monde règne en maître, non plus comme antagonisme ou sécurité mais comme expression du silence profond.

Pour Jayaratha, la réalité est immanente, sâkriti, et transcendante, nirâkriti, sans division, et la créature est l’expression de la Shakti, Shaktipharâ, à jamais unie avec le Dieu. L’étreinte de tristesse limitant l’amour à un objet crée d’instant en instant l’idée du moi et du monde. La nostalgie inassouvie du vrai dissoudra cette émotion ; tôt ou tard elle se révélera libre de restriction, comme évidence de ma propre liberté. La pratique met l’accent sur la joie, non sur sa cause apparente. Quand on réalise qu’un autre objet peut susciter la même émotion, la même joie, on commence à pouvoir négliger l’objet et mettre l’accent sur la joie même. Ce dynamisme, cette intensité où l’on plonge dans la joie en en oubliant la cause va petit à petit éveiller en nous des moments de joie sans cause apparente : notre corps est malade, notre femme nous a quitté, des problèmes financiers se présentent et, marchant dans la rue, jaillit une joie, une satisfaction toute pénétrante. Ces moments vont à leur tour affaiblir le besoin de rencontre, de recherche d’objets. Cessant d’être exploitées pour créer des prétendues causes de joie, les énergies vont se déposer dans la tranquillité. Assises dans la corbeille du bassin, elles jailliront inopinément, sans raison apparente. L’objet reste alors un clin d’œil de la vie, un instant d’arrêt dans l’océan agité de l’existence, un endroit pour reposer les yeux, netra-vishrama-pâtra, où la joie devient espace de la révélation. Cette joie est alors ressentie comme amour et toute la manifestation, qui pointe vers cette plénitude, ne peut être appréhendée que comme telle. On se rend compte que l’origine de la quête vers l’objet était l’amour, non pas l’amour de quelque chose ou de quelqu’un mais l’amour de l’amour. Cet amour est joie.

La joie a toujours été le signe de la clarté. Point de souffrance nécessaire. La souffrance est inutile », disait Jean Klein. Pour Sambandar : « Ici, sur cette terre, on peut vivre une vie de joie, chaque jour, dans la plénitude. Cela n’empêche aucunement la libération, comme les vertes plaines de Sirkâli où réside le dieu Shiva accompagné de la plus belle des femmes n’empêche pas son essence incréée. » Quand on réalise que l’amour est l’ultime résolution , cela s’exprime sur tous les plans. Sur le plan humain, l’amour devient silencieux et sans attente, il dissout le processus mental. Sans habitude ni analyse, il lie sans être lié. La pensée n’y a pas sa place car, lorsqu’elle s’y insinue, elle introduit le sens de la séparation et en détruit la beauté. La réflexion chasse la magie comme le parfum se dérobe à la possession . Cette évidence n’est possible que lorsque l’immensité de la solitude s’est installée. Dans cet espace où seul règne l’amour, se sentir seul est impossible, car seule la non-différence règne en maître. Cette totalité sans manque est l’espace où la « relation » peut apparaître comme célébration, intensité légère qui ne fait jamais quitter l’arrière-plan. A ce moment-là, la résonance avec un être ne connaît plus la distance et l’intimité y est intensité invisible aux yeux du monde.

Extrait de: "Corps de Silence" Ed. Almora

1 commentaire:

  1. Oui, je ne connais pas toujours, loll, mais c'est tout à fait ça...
    Au début, comme une bulle qui surgit on ne sait d'où... et puis ça s'étend doucement mais sûrement...
    Merci pour ce partage, de mots justes.

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